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Description : Description : Description : E:\www.bertrandfavreau.net\promenadeurop_fichiers\proms.jpgPromenade européenne dans Bordeaux 21

 

L'Ouverture de Beck.

35, Rue Huguerie.

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Contemporain exact de Joseph Haydn (1732-1809), il est plus jeune que Christoph Willibald Gluck (1714-1787) né vingt ans plus tôt. Le compositeur et chef d’orchestre Franz Ignaz Beck (1734-1809) vécut jusqu’en 1801 dans ces deux maisons jumelles, construites par l’architecte Lhôte. Il vit le jour, en 1734, à Mannheim, où son père, musicien de l’électeur palatin, lui inculqua les premiers rudiments de la musique, notamment à la contrebasse. La page de titre des Symphonies op 1 publiées en 1758 indique que Franz Beck fut également le disciple – comme il aimera à le rappeler – de Johann Stamitz, le fondateur de l’école de Mannheim.

De la vie de Franz Beck, avant Bordeaux, on sait peu de choses avec certitude. S’il faut en croire son élève et premier biographe, Henry Blanchard, dans la Revue et Gazette musicale de Paris, sa jeunesse aventureuse tient des Mémoires de Barry Lyndon et de celles de Casanova. Vers 1750, Beck aurait dû quitter précipitamment le Palatinat (il avait 16 ans) pour se rendre en Italie. Devenu le favori du prince électeur, il avait suscité la jalousie et la malveillance. Il fut victime d’une cabale destinée à le faire quitter Mannheim et qui prit la forme d’un duel. Dès le premier coup porté par Beck, son partenaire simula la mort grâce à du sang de théâtre. Persuadé d’avoir tué son adversaire, pratique formellement interdite par le prince, Beck s’empressa de quitter le Palatinat et de se réfugier en Italie, où il étudia probablement avec Baldassare Galuppi. À Venise, Francesco Beck fut engagé comme professeur de musique particulier d’un secrétaire du doge. Il enleva sa fille pour fuir avec elle vers la France, en traversant l’Italie pour rejoindre Naples d’où ils embarquèrent sur un navire jusqu’à Marseille.

Pendant quelques années, Beck travailla comme chef d’orchestre à Marseille. C’est du moins ce qu’indique le frontispice de ses Symphonies op. III publiées à Paris en 1762. On croit qu’il a pu séjourner à Paris et à Bruxelles. On sait qu’à Bordeaux s’acheva son périple de musicien errant, mais on ne sait pas la date exacte à laquelle il y arriva. En 1762, lorsqu’il publia ses symphonies, ce fut sous le titre de Premier violon du Concert de Marseille. En 1798, un rapport administratif indiquait qu’il était fidèle depuis trente-deux années à la ville. Il y serait donc arrivé entre 1762 et 1765.

Peu de temps après son arrivée, il fut nommé maître de musique à l’Opéra. En 1774 il devient organiste de l’église Saint-Seurin, où sa capacité d’improviser des fugues à l’orgue stupéfia les Bordelais. Il prit une place suffisamment prépondérante pour qu’en 1780, il devienne le premier chef d’orchestre du Grand Théâtre, nouvellement construit, qu’il inaugura avec une musique de scène et des chœurs de sa composition pour l’Athalie de Racine.

Vingt-huit de ses symphonies furent publiées à Paris entre 1758 et 1766. La plupart d’entre elles, les op. I à IV, furent composées on ne sait trop quand ni où, mais elles n’ont pas fini d’être redécouvertes. Aujourd’hui on les interprète encore, avec une énergie presque brutale en Allemagne, ou avec mièvrerie en Nouvelle-Zélande. À Bordeaux, il joua peu ses symphonies, préférant notamment dans la dernière période de sa carrière, s’effacer pour révéler avec humilité aux Bordelais toute la gamme des richesses de celles de son exact contemporain, Joseph Haydn.

Mais ce fut à Bordeaux qu’il composa ses deux chefs-d’œuvre. D’abord, son Stabat Mater à grand chœur et symphonie, créé en 1782, à Bordeaux, puis joué en 1783 à Paris, avec succès au Concert spirituel, et à la cour de Versailles. L’œuvre connut l’échec à l’Opéra de Paris. Là, il connut le double chagrin de sa vie. L’interprétation fut victime de la calamiteuse prestation du premier cor de l’Opéra, qui suscita la colère publique de Franz Beck. C’est lors de ce concert qu’il aurait vu réapparaître son adversaire duelliste, qui avait feint la mort à Mannheim et dont le spectre bien vivant lui révéla la cabale qui avait décidé de son destin. Beck en était persuadé. Il avait composé à Bordeaux son chef-d’œuvre. Trois ans avant sa mort, déjà retiré, il envoya encore une copie dédicacée de son Stabat Mater, en 1806, à Napoléon…

En 1784, pour la première représentation à Bordeaux de l’Orphée et Eurydice de Gluck, il composa une Ouverture de son cru La Mort d’Orphée, qui devint un véritable succès public du vivant de Beck. Le prélude qu’il composa accompagna, à la demande des spectateurs, l’œuvre de Gluck jusqu’à, au moins, l’année 1797.

Avec la Révolution, devenu François Beck, puis le simple citoyen Beck, il changea de registre et fut le compositeur obligé de tous les événements de Bordeaux de 1789, à Thermidor et au Consulat. Sans doute sans conviction, mais pas sans intérêt, Beck, étranger d’origine, arrêté aux premiers jours de l’hiver 1793 avant d’être acquitté le 5 janvier 1794, composa pendant plus de dix ans pour le temple de la Raison et pour toutes les manifestations du Champ-de-Mars, Hymnes ou Te deum de la Garde nationale jusqu’aux célébrations apaisées et reconnaissantes… La musique et son compositeur, qui voulait démontrer un zèle patriotique sans faille, scandèrent tous les événements les plus tragiques et les revirements les plus imprévus. En 1790, il composa un hymne pour la fête de la souveraineté des peuples ; en 1796, un hymne en l’honneur de Bonaparte vainqueur ; en janvier 1799, une cantate pour l’anniversaire de la mort du roi Louis XVI. Puis, après avoir été écarté du pupitre du Grand Théâtre, il cessa toute activité publique. En 1801, malade et ruiné, il se retira chez son fils rue des Religieuses (rue Thiac) et ne composa plus.

Lorsqu’il s’éteignit le 31 décembre 1809, à 75 ans, sa femme, la pieuse fille du secrétaire du doge, détruisit ces innombrables partitions de circonstances par lesquelles le citoyen Beck avait assuré sa survie. Il n’en reste plus rien, sinon un Hymne à la Raison.

Un dernier hommage solennel lui fut décerné dans son église Saint-Seurin. Là, point d’orgue pour l’organiste disparu, mais les musiciens de la Société philomathique et ceux du Grand Théâtre réunis choisirent d’interpréter, outre de De profundis de Gluck, un de ses chefs-d’œuvre bordelais en ultime hommage à l’artiste. Les Bordelais massés dans la basilique et transis par le froid de janvier, purent entendre, une dernière fois, non pas les ultimes mesures du largo du Stabat mater, Quando corpus morietur, mais une dernière fois l’Ouverture de la Mort d’Orphée, par laquelle le défunt musicien avait voulu rivaliser avec l’illustre Gluck. Le chroniqueur Bernadau affirme : Jamais cette ouverture n’a été exécutée, même sous la direction de l’auteur, avec l’exactitude et la vigueur, remarquées ce jour-là. C’était le 23 janvier 1810.

Depuis, le temps a passé. À Mannheim comme à Bordeaux, Beck fut oublié. Plus encore, pour avoir voulu remplacer la musique du célèbre Gluck, par son ouverture à la demande pressante des spectateurs bordelais, Franz Beck fut puni. Les mannes de Gluck devaient connaître leur revanche deux cents ans plus tard. En 1980, pour célébrer le deux centième anniversaire de l’inauguration du Grand Théâtre, on rejoua Athalie de Racine. Mais sans la musique et les chœurs de Franz Beck, comme deux siècles plus tôt. Pour cet anniversaire, les Bordelais choisirent d’accompagner la tragédie par la musique de Gluck et d’oublier celle du premier chef du Grand Théâtre qui avait osé, pour satisfaire au goût de leurs ancêtres, rivaliser avec le cavalier Gluck, déjà promis à une gloire sans partage.

En 1922, Robert Sondheimer, le premier, écrivit dans la revue Zeitschrift für Musikwissenschaft : À l’avenir, il sera impossible de passer à côté de lui lorsque l’on expliquera l’art des classiques. Car c’est à lui que Beethoven se raccroche, en lui que se situent les véritables racines de sa musique.

 

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© Bertrand Favreau 2011

 

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