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Description : Description : Description : E:\www.bertrandfavreau.net\promenadeurop_fichiers\proms.jpgPromenade européenne dans Bordeaux 18

 

Le testament de Goya.

5, rue Mably.

 

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Le lendemain de la mort de Goya, le 17 avril 1828, un service religieux eut lieu à dix heures à l’église Notre-Dame, avant l’enterrement à la Chartreuse. Il reposait à peine, que son fils légitime, Javier, se présentait à Bordeaux. Dans la maison mortuaire, il n’y avait, parmi de multiples dessins ou esquisses, que deux tableaux : le portrait inachevé du voisin de palier, José Pio de Molina et un autre portait, chargé de mystère, qui s’appela La laitière de Bordeaux. Javier ne consentit à laisser à la dernière maîtresse qui avait assisté son père, au soir de sa vie, que les meubles et le linge, 100 francs pour payer une facture de vêtements de Goya, un exemplaire des Caprices et La Laitière. Goya l’aurait moralement léguée à Leocadia en lui disant de ne pas le vendre pour moins d’un écu d’or. Si Goya n’est pas mort dans la pauvreté, Leocadia, elle, la connut après sa mort. Un an plus tard, elle dut le vendre à l’un des parents éloignés de Goya, Juan Bautista de Muguiro pour un écu d’or. Plus d’un siècle plus tard, en 1945, ce furent ses descendants qui le donnèrent au musée du Prado. En 1949, La Laitière de Bordeaux faisait son entrée au catalogue Prado, avec le n° 2 899.

La Laitière de Goya s’imposa au monde comme le plus stupéfiant chef-d’œuvre du maître à la veille de sa mort. Une des œuvres les plus délicates et les plus émouvantes, par sa beauté et sa simplicité. Au gré des ans et des plumes, tout fut dit sur cette douceur étrange, sur la sérénité de la posture, la tendresse des courbes croisées du châle sur la poitrine. Une poésie autant qu’un tableau.

Pour bien des spécialistes, c’était le testament du peintre, un adieu à la vie, en forme d’hommage à la beauté et à la jeunesse. Une œuvre d’avant-garde qui juxtapose des couleurs claires et lumineuses en touches brisées, dans laquelle André Malraux, quant à lui, voyait les tremblements des derniers TitiensUne œuvre déconcertante aussi. Un Goya, ultime manière, celle qui s’annonçait déjà, comme en filigrane, dans le ciel bleu blanc ocre du fond de la Leocadia, peinte en 1819 dans la Quinta del Sordo, l’on retrouve cette même lumière, prémice de l’impressionnisme. Une œuvre révolutionnaire et prémonitoire.

La figure enfantine, au visage à demi-tourné sur le côté dans une quiétude immuable, n’a pas cessé de troubler. Essais, livres, romans, si l’on en juge par les flots de littératures qu’elle a déjà inspirés, le torrent impétueux n’est pas près de se tarir.

L’œuvre, aussi, dérangea. Lors de la rétrospective de 1996, le Prado lui-même était encore formel sur l’attribution : une des rares œuvres de ces dernières années où il paraît retrouver son enthousiasme pour la couleur, pour la lumière et la beauté, soulignait le catalogue. Mais avec le XXIe siècle, la muse devint une cible.

En 2001, le premier trait vint d’Angleterre. Juliet Wilson-Bareau, historienne d’art britannique et commissaire de l’exposition « Goya : dessins d’albums » à la Hayward Gallery de Londres, mit en doute l’authenticité de La Laitière qui, selon elle, ne correspond[ait] pas à l’évolution stylistique et picturale des tableaux des dix dernières années de la vie de l’artiste. Une étude aux rayons X révéla, sous la célèbre peinture, à gauche, la tête d’un Maure et, sous le personnage de la laitière, une figure féminine appuyée au balcon d’une maison. En 2001, The Art Newspaper, suivi, en 2003, par un biographe du peintre, Robert Hughes, annonça que la Milkmaid of Bordeaux n’était qu’un portrait de Rosario peint par elle-même.

Pendant deux siècles, nul n’aurait flairé la supercherie. Mais il y a plus : elle ne serait peut-être pas de la période bordelaise. La vérification exigea des analyses de la toile et du châssis pour en déterminer la provenance, française ou espagnole. Bref, La Laitière de Bordeaux ne serait pas l’œuvre de Goya, elle ne serait pas laitière et peut-être d’ailleurs pas davantage de Bordeaux.

Ainsi, dans son admiration béate, le monde n’avait-il rien compris. L’œuvre sublime ne serait pas celle d’un homme de 81 ans, mais celle d’une enfant de douze ans. Et si elle avait été peinte, avant la période de Bordeaux, par un auteur de neuf ans, qui ne l’aurait jamais revendiquée ?

Il reste à dire pourquoi elle porte la signature de Goya, pourquoi Moratín, l’ami de toujours, présent à Bordeaux, y reconnut l’une des filles jeunes du pays qui a livré le lait de sa maison à Bordeaux et décrivit la dernière manière du peintre suprêmement confiante et apaisée, et d’une qualité de peinture sensuelle, tremblante, également présente dans les ultimes peintures de Vélasquez. Ou pourquoi, encore, Muguiro, parent de Goya par le mariage, aurait voulu acheter un faux.

Le mystère de La Laitière, Goya l’a emporté avec lui. En plaçant la baratte dans le coin gauche comme un symbole permettant d’identifier son modèle, et en apposant sa signature sur une œuvre qui ne ressemble à aucune des autres, puisqu’à nulle autre pareille, il savait sans doute qu’il laissait plus qu’un chef-d’œuvre. Il avait ouvert lui-même la controverse. Une question à retardement qui assurerait à son tableau la gloire éternelle réservée à quelques œuvres humaines.

La Laitière de Goya, « Mona Lisa » de Gironde n’a, elle non plus, pas fini d’interroger, d’intriguer et de déchaîner passions et outrages. Elle a trois cents ans de moins que son illustre devancière et n’a pas eu encore le temps de subir les vols de mégalomanes ou les lacérations de mythomanes. Mais elle est définitivement un mythe qui interrogera les hommes pour la fin du temps.

 

Continuez jusqu’à l’église Notre-Dame.

 

 

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© Bertrand Favreau 2011

 

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