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Description : Description : Description : E:\www.bertrandfavreau.net\promenadeurop_fichiers\cabarrus.jpgPromenade européenne dans Bordeaux 10

 

L'ombre de Woodstock.

 

 

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Sur la Place Pey Berland, chaque matin, lorsque le soleil commence à s’élever, un voile noir recouvre le parvis de la cathédrale. De la porte royale et jusqu’aux abords de l’Hôtel de Ville, il marque sur le sol l’emplacement d’un palais disparu. Ce périmètre sombre qui disparaît à l’approche du milieu du jour marque les limites de l’ancien palais archiépiscopal de Bordeaux, « l’Archibescat », comme l’appelaient les Bordelais du Moyen Âge.

Cet ancien archevêché fut rasé en 1771, lorsqu’on construisit, plus en retrait, le nouveau, ce palais Rohan qui s’y trouve encore. Il ne faisait qu’un avec la cathédrale et son cloître, au point que Froissart, comme les chroniqueurs anglais, sans s’y tromper, y vit une abbaye urbaine, « l’abbaye de Saint-André ». Les chroniqueurs dirent qu’elle permettait aux rois d’accéder directement à l’archevêché d’alors, sans avoir à passer par la place, et avec laquelle ils communiquaient par la porte royale. Royal, il le fut, puisqu’emprunté par François 1er en 1526, Charles IX en 1565 et Louis XIII en 1615. Mais ce n’est pas l’esprit de ces rois-là qui rôde ici. Cet ombre est celle d’Edouard de Woodstock.

Avant d’être prince d’Aquitaine et de Gascogne, il fut prince de Galles et fils du roi Edouard III d’Angleterre. Débarqué à Bordeaux en septembre 1355, simple lieutenant du roi, c’est le palais de l’archevêché qu’il choisit, plutôt que le palais de l’Ombrière de ses ancêtres Plantagenêt, siège de l’administration judiciaire de l’Aquitaine anglaise. C’est ici qu’il élut domicile en invoquant son « droit de gîte », véritable réquisition avec expulsion des membres du clergé qui s’y trouvaient. Ce fut, lorsqu’il n’était pas à Angoulême ou ailleurs, le véritable palais d’Edouard de Woodstock. Celui qu’il élut.

Avec son emblème aux trois plumes d’autruche et sa devise, prise au roi de bohème, « Ich dien », c’est d’ici que le prince à la sombre légende, l’homme qui vivait l’hiver au gré des fêtes et autres réjouissances, puis de tournois périlleux à l’été, partit pour ses premières chevauchées cruelles en 1355, en Languedoc, contre le comte d’Armagnac et le connétable de France, qui devaient remplir Bordeaux de richesses toujours renouvelées… C’est d’ici qu’il mena à nouveau celle qui devait le mener jusqu’à la bataille de Poitiers.

Plus que le reître, le chef de guerre sanguinaire que la renommée s’attacha à lui appliquer, décuplant parfois le nombre de ses victimes, Woodstock fut un immense stratège militaire. Le placement de ses troupes, ses manœuvres subtiles, eussent été des modèles s’il eût existé des académies militaires médiévales.

À Nouaillé-Maupertuis, près de Poitiers, le 19 septembre 1356, malgré son chargement de cinq mille chars à bœufs remplis du butin de ses razzias passées, ce fut lui le plus rapide et le plus mobile. En quelques heures, avec ses troupes trois fois inférieures en nombre, que l’histoire de France a, depuis, trop souvent qualifiées d’anglaises, mais en réalité composées pour les deux tiers de Gascons et de Poitevins, ce fut lui qui fondit sur les troupes françaises. Avec ses deux mille archers précis et l’improbable mouvement tournant du captal de Buch, il y fit prisonnier le roi de France, Jean Le Bon, brave mais piètre stratège, et son fils. Sur le champ de la bataille, il laissait plusieurs milliers de ses adversaires morts, quand il en perdait à peine quelques dizaines.

Au lendemain de sa victoire, il entra dans Bordeaux avec son prisonnier, le roi de France, qu’il installa au palais de l’archevêché de Saint-André, comme une pâle répétition de l’entrée triomphale qu’il ferait bientôt avec lui, dans Londres.

D’ici encore, onze ans plus tard, devenu en 1362 prince d’une Aquitaine souveraine, par la volonté de son père, le roi Edouard III, répondant à l’appel du roi Pierre de Castille détrôné par son frère Jean de Trastamare, Woodstock repartit en guerre. Là encore, de l’autre côté des Pyrénées, le 3 avril 1367, à Najéra, le puissant stratège étrilla l’armée de Castille, renforcée par des troupes françaises et emmenée par du Guesclin. En quelques heures encore, il contraignit le roi de Castille, moins brave que le roi de France, mais aussi piètre stratège, à fuir le champ de bataille. Il fit du Guesclin prisonnier, avant de le libérer au prix d’une rançon de roi. Une victoire tellement étincelante que l’orgueil national des vaincus expliquera l’histoire par une trahison intestine sans jamais la prouver.

Mais on connaît la fin de l’histoire : Pierre dit le cruel ne remboursa jamais la dette qu’il avait contractée et Edouard de Woodstock ne guérit jamais de la maladie qu’il avait contractée, en Espagne, pour le secourir. Luttant contre le mal et en butte à la révolte de ses sujets aquitains, peu satisfaits de ses coûteuses expéditions, il repartit pour Londres en 1371, avant de remettre au roi, le 5 octobre 1372, sa souveraineté sur la principauté d’Aquitaine créée pour lui.

Edouard de Woodstock, mort prématurément dans son château, un an avant son père Édouard III, ne régna pas sur l’Angleterre. Mais, en cet archevêché de Bordeaux, le 6 janvier 1367, sa femme Jeanne de Kent donna naissance à son second fils. Froissart dit clairement que c’était à « l’abbaye de l’archevêché » et qu’il s’appelait Richard. Il sera pour la chronique « Richard de Bordeaux ou Richard II le Gascon », héros shakespearien, qui régnera à la place de son père mort trop jeune. La légende a toujours voulu croire que trois rois avaient assisté à son baptême dans la cathédrale Saint-André. Froissart est plus modeste et ne parle que de l’évêque d’Agen et du roi sans trône de Majorque.

Quant à Woodstock, le prince d’Aquitaine, comte de Chester, duc de Cornouailles, l’histoire estompera jusqu’à son nom véritable. Elle fera à jamais de lui… …

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Marcher jusqu'à la fin de la rue des frères Bonie.

 

 

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© Bertrand Favreau 2011

 

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